Contre rendu de l’entretien avec Mme Cécile Sportis, directrice de liaison du Programme Alimentaire Mondial à Paris.
Le 18/01/08 à 11h, Bureau du PAM, 2 rue de Milan, Paris.
Durée de l’entretien: 40mn
Ambiance: Très bon accueil de la part des employés du PAM et de Mme Cécile Sportis, discussion relativement détendue (premier entretien donc un peu de stress) et sans trop de langue de bois. J’ai commencé l’entretien et s’en est suivi un échange qui a relativement suivi l’ordre des interrogations que j’avais noté.
Sur la page ci jointe se trouve quelques données en rapport avec le PAM et le Bangladesh et les questions que je souhaitais poser pendant l’entretien.
Qui a demandé au PAM d’intervenir dans le cadre du cyclone? Est ce un programme intégré au Country Programme (CP)?
L’action du PAM pour aider les victimes du cyclone Sidr est issue d’une demande du gouvernement bangladeshi. On aurait pu croire que cette action, Emergency Operation (EMOP) Bangladesh 10715.0, serait intégrée à un important programme du PAM au Bangladesh, le Country Programme-Bangladesh 104100.1 (2007-2010), mais non seulement il est nécessaire de fournir une demande officielle autorisant le PAM à agir mais en plus les bénéficiaires, les objectifs et les zones d’activités sont différentes.
Dans le cas du CP, il s’agit de développer durablement des zones fluviales à fort risque d’inondation dans le Nord du pays principalement en soutenant particulièrement les femmes (éducation, protection…) alors que dans l’EMOP, il s’agit de soutenir les bangladeshis sinistrés ( phase 1, de Novembre 2007 à Février 2008) et de reconstruire les infrastructures nécessaire au développement des 9 districts les plus touchés par le cyclone (phase 2,de Février à Mai 2008). Enfin, le CP a des quotas (quantité de nourriture, fond…) à ne pas dépasser donc pour assister au mieux les victimes il fallait un nouveau programme.
Comment s’effectue concrètement l’aide aux femmes dans le cadre du CP?
Principalement via la formation, l’éducation. Il s’agit de stage d’une durée de 9 mois avec des groupes de 40 personnes. Ces dernières y assistent en échange de nourriture. Ces « food-for-training » permettent aux femmes de s’instruire tout en ayant de quoi subsister. Or un niveau d’instruction élevé chez les femmes favorise le développement social et économique d’un pays (éducation des enfants, apprentissage de nouvelle méthodes pour cultiver…). De plus, dans le cadre de la lutte contre la malnutrition, plus que la famine, leur offrir de la nourriture permet de nourrir mieux les enfants, les jeunes mères ayant de quoi se nourrir et les nourrir la proportion d’enfants de moins de 5 ans en situation de sous poids va diminuer.
Dans le cadre de l’EMOP, ce nourriture-contre-formation existe aussi. Il s’agit de veiller à ce que les enfants (bras supplémentaires aux travaux) puissent continuer d’aller à l’école grâce à de la nourriture et qu’ils ne soient pas obligés de participer à la reconstruction, aux récoltes (même si elles ont énormément souffert du cyclone). Il existe aussi un nourriture-contre-travail, « food-for-work » qui sera particulièrement actif lors de la seconde phase de l’EMOP, phase de reconstruction, qui permettra de remettre les infrastructures au niveau afin de permettre une meilleure exploitation des terres par exemple.
Sur les 51,8 millions de dollars nécessaire au bon fonctionnement de l’EMOP seul 29,5 millions ont été obtenus par des dons. Est ce seulement des dons financiers ou y a-t-il eu des dons en nourriture ou en service?
Les dons obtenus sont automatiquement converti en valeur financière en fonction des marchés d’origine : 1kg de riz n’a pas la même valeur aux Etats-Unis qu’au Bénin. Cette conversion est faite de manière transparente. L’Inde par exemple a fait une partie de son don en nourriture.
A propos de la nourriture, le PAM s’efforce au maximum de s’approvisionner sur les marchés locaux. Dans le cadre du Bangladesh qui vient de voir ses récoltes complètement compromise par le cyclone et qui a déjà du mal à être auto-suffisante, est ce possible?
Le PAM cherche à se procurer les denrées sur les marchés locaux au maximum car non seulement ils correspondent aux habitudes alimentaires des bénéficiaires mais en plus cela permet le développement de l’économie locale et aussi une réduction des coûts pour le PAM. Malheureusement, le Bangladesh du fait de nombreuses terres à risque, des inondations annuelles qui recouvre au moins un quart du territoire a du mal à s’approvisionner seul. Quand il y a une catastrophe naturelle tel que le cyclone Sidr ou une inondation majeure comme celle qui a recouverte les 2/3 du territoire en 1998, les pertes sont encore accentuées empêchant le PAM de se fournir sur place. C’est pourquoi il s’approvisionne sur les marchés excédentaires les plus proches possibles. Dans le cas du Bangladesh, ces marchés sont le Viet-Nam et l’Inde. Lors des opérations précédentes, il y a également eu des achats au Pakistan cependant avec la crise que ce pays connaît actuellement ce n’est pas possible. Pour d’autres pays où le PAM agit comme la Corée du Nord, l’approvisionnement peut se faire en Chine.
Vous pouvez travailler en Corée du Nord malgré son isolationnisme?
Oui, le PAM est la seule agence de l’ONU a y travailler à la demande de ce pays. D’ailleurs, toujours à la demande de la Corée du Nord, nous venons d’étendre l’action du PAM. Pour l’Afghanistan, le gouvernement a demandé à ce que l’on revienne dans les zones isolées car elle permettait de limiter la production de pavot. En effet, non seulement la distribution de nourriture permet aux afghans d’investir leur argent dans d’autres cultures ou des équipements, mais en plus la présence du PAM sur place a un effet dissuasif plus efficace que les passages de militaires.
En parlant des distributions, existe-t-il un risque que les populations préférent se laisser nourrir par vous car cela est plus intéressant économiquement? Et avec l’achat sur les marchés locaux existe-t-il des risques de monter des prix?
(réponse énervée, je passe sous silence son opinion sur ceux qui avancent ces théories)
Il n’y a pas d’effet sur les habitudes alimentaires des gens dans le cadre du PAM. Comme il s’agit d’une nourriture de soutien et pas de subsistance, les personnes préfèrent nettement développer leur propre agriculture et subvenir eux même à leur besoin. De plus, il s’agit de rations , de biscuits à haute énergie, « High Energy Biscuit » dont le but premier est d’apporter suffisamment de calories, de vitamines, de nutriments et pas de faire plaisir au goût.
Il n’y pas plus de risques de montée des prix. L’approvisionnement se fait dans des pays à la fois en situation de balance commerciale excédentaire sur les denrées agricoles et à l’économie stable.
Mais quels seraient les moyens qui permettraient au Bangladesh de devenir auto-suffisant malgré les inondations?
Le Bangladesh ne pourra pas faire tout seul les aménagements nécessaires à son auto-suffisance car les investissements seront trop lourds pour ce pays.
Au niveau international, en 1988, M Jacques Attali, alors conseiller spécial de François Mitterand, propose à la Banque Mondiale (BM) le financement de digues, les « cathédrales du XXe siècle », permettant de limiter les inondations mais ce sera refusé. Plus récemment, on pourrait supposer que les accords de Kyoto concernant les changements climatiques auraient pu avoir un effet mais trop peu de pays l’ont ratifié et encore plus rare ceux qui vont tenir les engagements. Pire encore aucune mesure n’est proposée pour protéger les pays qui seront victimes. La façon dont s’est tenue la conférence de Bali qui doit prévoir l’après Kyoto ne laisse rien présager de bon.
Toutefois, il existe une réelle volonté politique suivi par la population pour changer les choses. Le pays semble bien plus dynamique, actif, industrieux, militant, avec une volonté de s’en sortir, ambitieux. Tout les indicateurs économiques s’améliorent : la vision de H. Kissinger (ancien président américain), partagée par un grand nombre de personnes à travers le monde, du Bangladesh « sans espoir » ne semble plus véridique. Le micro-crédit et la Grameen Bank dont le fondateur, Mohamed Yunus, est prix Nobel de la Paix ne semble pas avoir une incidence particulière même s’il permet de structurer le tissu social au niveau local. Le gouvernement malgré son autoritarisme favorise l’éducation rappelant en cela Cuba : sous la dictature de Fidel Castro mais « exportant » médecins et ingénieurs. Et les luttes entre les 2 partis principaux, le Bangladesh Nationalist Party (BNP) et l’Awami League (AL) ne semblent pas gêner cette volonté1.
Le monde connaît une montée de l’intégrisme religieux, au Bangladesh où la population est musulmane à 87%, est ce que les partis islamiques profitent du cyclone, « punition divine », afin de monter en puissance pour les élections de fin 2008?
La réponse à cette question n’est pas connue2. Cependant, le PAM agit en étroite collaboration avec le gouvernement bangladeshi afin de lutter contre l’intégrisme religieux au niveau de l’école. En effet, en donnant gratuitement de la nourriture, le PAM favorise les écoles laïques du pays.
Si on prend la comparaison avec le tsunami de 2004 en Indonésie ou le tremblement de terre au Pakistan en 2005, il y a eu une montée de l’intégrisme. En effet, il apparaît que les mosquées sont souvent les seuls bâtiments en dur des villages qui peuvent résister au catastrophes3. L’influence de l’intégrisme islamique augmente aussi si il y a un soutien financier, provenant majoritairement de l’Arabie Saoudite, derrière. Dans le cas du Tsunami, il y a eut plus de femmes voilées après la catastrophe qu’avant car, les fonds étaient donnés uniquement si les femmes acceptaient de porter le voile.4
2,2 millions de bangladeshis vivant sur les districts côtiers les plus touchés vont bénéficier de l’aide du PAM. Comment sont ciblées les personnes qui doivent bénéficier de l’aide du PAM? Sur quels critères?
Le VAM (Vulnerability Analysis and Mapping, analyse de la vulnérabilité et cartographie) a fait un outil d’analyse, un guide qui comprend plusieurs critères tels que la scolarité, l’état de la maison, les repas, la résilience… afin d’identifier les populations les plus vulnérables qui bénéficieront gratuitement de la nourriture du PAM. Les plus aisés pourront acheter de la nourriture auprès du PAM qui toutefois fait attention à ce qu’il n’y ait pas de spéculation.
La nourriture est distribuée sur place par des ONGs locales sous le contrôle du PAM. Comment sont elles sélectionnées? Dans un pays comme le Bangladesh réputé pour sa corruption, existe-t-il des moyens de contrôle?
Le choix est porté sur des ONG locales ayant l’habitude de ce genre d’action telles que les membres du Comité International de la Croix Rouge (CICR, pour le Bangladesh c’est le Croissant Rouge qui est présent) ou Caritas. Quand il s’agit de grosses opérations comme au Soudan, des ONG spécialisées (Oxfam) prennent le relais. Parfois, de plus petites organisations interviennent également. Le PAM peut être vu comme un grossiste.
Mais un grossiste qui a un contrôle strict sur la distribution. Notamment par la surveillance des opérations par le PAM qui ainsi peut affiner, rajuster la distribution aux personnes ciblées. Sinon, il y a déjà eu des cas de fraude au Bangladesh sur des opérations précédentes. Si le taux de « perte » est dépassé, le PAM demande le remboursement de l’aide et peut arrêter son intervention. Dans tout les cas, ça sera toujours au détriment des bénéficiaires. Plus d’informations sont disponibles en consultant les Bulletin du Conseil Administratif du PAM.
Est ce que le PAM dispose de ses propres terres agraires pour avoir des denrées alimentaires à distribuer?
C’est une idée qui commence à ressortir de plus en plus. Mais, cela fonctionnerait plus comme un partenariat avec des coopératives agricoles des pays en développement. Le souhait serait qu’il y ait un achat des récoltes avant les plantations car elle permettrait à la coopérative d’avoir des bénéfices stables sans prises en compte des bonnes ou mauvaises années. Système qui serait avantageux aux deux partis.
Conclusion de l’entretien.
L’entretien s’est bien passé malgré mon stress initial. J’ai pu obtenir de nombreuses informations ainsi que la confirmation de certains points à exploiter, notamment l’intégrisme qui a été relevé également par Hugo Lefebvre dans son mémoire intitulé : « les enjeux de la reconstruction de la Nouvelle Orléans. »
J’ai par ailleurs pu obtenir des contacts dans le journalisme qui pourraient m’aider dans mes recherches, Mme Sportis me conseillant par ailleurs de plus me renseigner auprès d’eux quand je ferai mon étude de terrain.
Elle m’a aussi conseillé de partir plus longtemps (pas deux semaines comme initialement prévu) car avec les temps de trajets entre les différentes villes me feront perdre du temps et parce qu’en semaines je n’aurai pas le temps de pouvoir tout faire.
Enfin, elle m’a donner l’adresse internet d’une personne qui travaille dans l’unité cartographique du PAM (le VAM cité ci dessus) afin de voir si je pouvais éventuellement faire un stage, sur plusieurs mois à Rome. Avec ma lettre de recommandation du HCR, Haut Commissariat aux Réfugiés, je le contacterai pour voir si c’est possible et si c’est le cas le faire pendant la durée des vacances d’été.
1 Toutefois, cette information n’est qu’une impression, Mme Sportis m’a signalé qu’elle n’en connaissait pas assez sur cette question pour pouvoir me répondre.
2 Mais Mme Sportis souhaite que je lui transmette toutes les informations que je pourrais obtenir sur ce sujet qui semble l’intéresser.
3 Je pense qu’ils prennent alors tout le sens du terme « sanctuaires »
4 Mme Sportis m’a demandé de me renseigner s’il y avait eut des interdictions de soutien/don financier après le cyclone